Elections du 25 novembre
Quelles leçons tirer de l’abstentionnisme?
Dernière mise à jour :
Dans cette tribune qu'il nous a envoyée, Mehdi Alioua, sociologue, enseignant-chercheur permanent à l'Université internationale de Rabat (UIR, Sciences-Po Rabat) et associé au Centre Jacques Berque, revient sur le scrutin des législatives du 25 novembre dernier.
Au moment où Abdelilah Benkirane, secrétaire général du PJD et nouveau chef du gouvernement, est sur le point de former son gouvernement autour d'une coalition avec l'Istiqlal, le PPS et le MP, modifiant ainsi la configuration politique du Maroc, il est toujours temps de réfléchir sur les leçons à tirer du dernier scrutin.
L’élément principal sur lequel il faudrait prioritairement revenir est le taux terriblement élevé de non-participation !
Seulement 45% de nos concitoyennes et de nos concitoyens, qui pourtant ont fait la démarche de s’inscrire sur les listes électorales, ont voté. A peine plus de la moitié de ceux en âge de voter s’étaient inscrits sur ces listes : sur 22 millions d'électeurs potentiels – auquel on pourrait rajouter au moins deux millions de Marocains résidents à l’étranger qui n’ont pas pu voter– , seuls 13 millions étaient inscrits. Ce qui signifie, grosso modo, que seul le quart des Marocains ont voté ce vendredi 25 novembre.
Si nous ne prenons pas immédiatement conscience de l’énormité de cette abstention et n’en tirons pas les leçons, alors nous ne pourrons pas avancer.
Des interrogations
Comment expliquer à la fois le peu de personnes inscrites sur les listes électorales et le fait que moins de la moitié de celles inscrites ont voté ce vendredi alors que le référendum pour la nouvelle Constitution avait tourné au plébiscite ? Soit le scrutin du référendum avait été trafiqué, soit les Marocains qui avaient massivement voté “oui” ont décidé de boycotter ces élections législatives. Ce qui, dans les deux cas, est au moins un temps d’arrêt dans le processus de démocratisation : pratiques anti-démocratiques héritées d’un passé autocratique que l’on croyait révolu pour un scénario, ou auto-exclusion du jeu démocratique de la majorité écrasante qui pense peut être que l’offre politique n’est pas à la hauteur de leurs attentes pour l’autre scénario.
Dans les deux cas, il y a du souci à se faire, car cela annihile les efforts consentis par le pouvoir pour normaliser le jeu politique et démocratiser les institutions.
On prend les mêmes...
Alors, avec 107 sièges sur 395, la victoire du PJD est incontestable, mais il a été élu avec très peu de voix – je ne parle pas de pourcentage, mais de votes exprimés. Comment diriger un pays dans la transition démocratique que nous vivons avec si peu de voix rapportées à la population totale en âge de voter?
Et l’équation est d’autant plus compliquée que les 288 autres sièges ont été attribués, grosso modo, à la même “élite politique”. Les élus du PJD vont en effet gouverner avec les mêmes partis qu’ils ont tant critiqués, et contre lesquels ils se sont souvent battus - comme par exemple lors de la réforme de la Moudawana– alors que la majorité d’entre eux ne partage pas son idéologie.
Comment gagner la confiance de ses concitoyens et les ramener dans le giron de la politique et de la chose publique si les “élites politiques” font tout pour rester aux commandes, au point de changer les alliances selon la mode du moment : un jour avec la gauche, voire l’extrême-gauche, un autre jour avec la droite, voire l’extrême-droite – si tant est que ces dénominations aient un sens au Maroc ? Cela contribuera-t-il à normaliser le PJD en l’inscrivant dans un camp, disons de droite conservatrice, ou cela légitimera une partie de son discours ?
Les partis hors jeu
Ce qui est sûr, c’est que ce scrutin est d’abord un échec des partis politiques. Il traduit l’immense fracture sociopolitique – fracture dangereuse car elle détourne les citoyens de la chose publique et n’encourage pas au civisme dont ce pays a tant besoin – qui sépare la majorité du peuple marocain d’une élite conservatrice qui a du mal à se renouveler. Une telle fracture ne peut être bien sûr que le produit des “élites” en place, d’autres processus sociaux et politiques y contribuent. Mais ces dernières ont une responsabilité majeure : briguer un mandat, accepter un poste sur nomination unilatérale (pratique en soi critiquable), participer à diriger, c’est d’abord et avant tout admettre de faire passer sa personne, sa famille, son village, son clan en dernier, après l’intérêt supérieur du peuple.
Diriger, c’est être au service des autres, au service de l’intérêt collectif, au service “du peuple, pour le peuple et par le peuple”. Une telle fracture sociopolitique, que pourtant le processus de démocratisation lancé avec la nouvelle Constitution nous promettait de résorber, ne nous permet pas pour l’instant de former une Nation digne de ce nom. Une Nation capable de s’occuper de tous ses enfants. Une Nation capable d’être unie dans la compétition mondiale féroce qu’on nous impose. Une Nation capable de relever les défis de demain.


