Youssef Fadel, scénariste et écrivain
Les désarrois d'un écrivain
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Je suis sur une place. C’est le soir. J'entends une télévision parler de Céline.
Pour le cinquantième anniversaire du grand écrivain français Ferdinand Céline, des intellectuels se sont posé la question suivante: peut-on être un grand écrivain et un beau salaud?
Tour à tour renié, réhabilité, dénigré, célébré... Mais ses hésitations, ses opinions et contre opinions font partie d’une dynamique culturelle. Les intellectuels sont partie prenante, ils sont concernés. Et Céline, c'est finalement un cas extrême, mais il a pris position, comme tant d’autres intellectuels.
Oui, je suis sur une place. En plein jour. Il y a beaucoup de soleil. Beaucoup de lumière. C’était il y a quelques temps, cette place était grouillante de monde, d’opinions et de lumière. Maintenant elle est vide. Tout le monde s’est retiré et digère ses amertumes, tout comme moi en pensant à ce pauvre Céline. Le crépuscule est déjà là. Plus d’opinion. Plus d’idées sur rien. Prendre position est pourtant un acte de citoyenneté, n’est-ce pas?
Abdellatif Laabi, à travers son manifeste, a bien rappelé le rôle que les intellectuels marocains devraient jouer dans la conscience et l’opinion collectives. Les écrivains ont-ils encore un rôle à jouer?...
Le savent-ils au moins?
Mohamed Berrada a lui aussi appelé les intellectuels: un rassemblement qui a abouti à l'idée suivante: les intellectuels réclament leur droit à superviser les décisions qui se prennent en leur nom.
Il y a quelques mois, la coalition marocaine pour la culture et les arts, lors d’un dialogue avec les deux chaînes de télévision en présence d'artistes de tout bord, avait réclamé le droit des artistes à plus de présence sur les deux écrans. Oui, tout le monde est d’accord... Mais rien de concret, des promesses sans lendemain.
Si les intellectuels ne jouent aucun rôle, est-ce parce qu’ils ne se font plus entendre? Et s’ils ne se font plus entendre est-ce parce qu’ils n’ont plus de voix?
Mon coup de gueule. Le bureau des droits d’auteur, et ici j’arrive à quelque chose qui paraît personnelle mais qui ne l’est pas du tout. Pourquoi ce bureau ne m’envoie pas de courrier alors que j'en suis membre depuis plus de vingt ans? Pire, il ne te donne rien: quand j'ai réclamé en 2010 mes droits, il te répond “on est encore à partager les droits de 2004”... Il faut faire un scandale pour se voir remettre quelques sous dont tu ne sauras jamais ce qu'ils représentent. Une avance? Sur quoi? Tu ne comptes pas pour eux. Tous nos intellectuels et moi avec eux.
On a l’impression dans ce vide terrifiant, vide de toute responsabilité, d'être entre sourds, entre hypocrites, entre étrangers. Tu peux parler, personne ne t’écoute.
La place est totalement vide. La nuit est là. Y-a-t-il un semblant de clair de lune qui se projette à l’horizon du ciel obscur? Espérons. Espérons.
Bio
Né en 1949, Youssef Fadel, romancier, dramaturge, metteur en scène, grandit à Derb Sultan à Casablanca. Autodidacte, il apprend l’écriture littéraire “dans la rue”, puis s’investit dans l’écriture de pièces de théâtre sur les réalités sociales des années 1970, théâtre engagé qui lui vaut arrestations et traitements policiers de l’époque...
Sa première consécration début 1980, Youssef Fadel la connaît avec Le coiffeur des quartiers pauvres, pièce qui inspire le film du même nom, réalisé par Mohammed Reggab. Depuis, il a aussi bien écrit des pièces, des romans, travaillé sur des scénarios et dialogues et comme metteur en scène.
Parmi ses écrits Aghmat publié en 1987, Hachich couronné par le prix Grand Atlas en 2001, Histoire de zoo, tous parus aux Editions Le Fennec, etc.
Youssef Fadel collabore en tant que scénariste avec les réalisateurs Daoud Oulad Syad, Saad Chraïbi, Nabil Ayouch et Noureddine Lakhmari.



