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Espions, tribunal, menaces et tractations secrètes...
Israël et le Hezbollah vont-ils reprendre les armes ?
À la veille de l'anniversaire le 6 août de l'attaque israélienne sur le Liban en 2006, aufait a jugé pertinent de vous faire partager une analyse de notre partenaire Mediapart concernant la situation pour le moins inextricable dans la région. Israël et le Hezbollah vont-ils reprendre les armes? Ci-dessous quelques pistes de réponse.
Un été libanais, cela se raconte comme une fable, comme une nouvelle sans fin qui épouserait la trame d'un roman policier aux personnages immuables. Pour dénouer la pelote de l’intrigue, il faut être attentif et isoler les pièces une à une pour reconstituer le puzzle.
En juillet, cela donne une séquence proche de celle-ci:
1: Jeudi 22 juillet, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a affirmé lors d'une intervention par vidéo-conférence s'attendre que des membres de son parti soient accusés par le Tribunal spécial pour le Liban (TSL), d'implication dans l'assassinat du Rafic Hariri, assurant qu'il se tenait “prêt” à faire face à un tel scénario.
2: Alors qu’il s’était déjà rendu à Damas en juin, Saad Hariri le premier ministre libanais a effectué une nouvelle visite officielle à Damas, mi-juillet, visant à “promouvoir les relations et à renforcer la coopération entre les deux pays”.
3: On ne parle que de ça dans les rédactions libanaises: trois agents des télécoms, ont été arrêtés fin juin. Un rapport préliminaire des enquêteurs internationaux du TSL a auparavant révélé que des informations avaient été collectées grâce à des communications effectuées via des portables le jour de l'assassinat de Rafic Hariri. Pour le chef du Hezbollah, tout est clair: Israël contrôle “totalement” les télécommunications au Liban grâce à ses “espions”.
4: Les espions, justement: Les autorités libanaises ont lancé en avril 2009 une vaste opération contre des réseaux d'espions présumés travaillant pour Israël. Trois condamnations à mort ont été prononcées jusqu'à présent dans le cadre de cette affaire.
5: Et pendant ce temps-là, Israël a annoncé qu'il disposerait, d'ici à novembre, de deux batteries d'un nouveau système d'interception, “unique en son genre”. Ce bouclier anti-missile est censé intercepter et détruire en vol les roquettes tirées à partir de la bande de Gaza et du sud du Liban.
6: “Le Hezbollah se renforce dans les zones habitées (du sud du Liban) où la Finul (la Force de l'ONU au Liban) ne peut découvrir les armes, et s'il le faut, nous agirons dans ces zones”, a déclaré la semaine dernière le chef d'état-major de l'armée israélienne. “Nous sommes prêts à toute éventualité” a-t-il confié.
Tous ces éléments peuvent-ils se combiner pour nous offrir dès cet été un énième épisode de l'affrontement Israël-Hezbollah, comme tout le Liban le redoute depuis des mois?
Selon le politologue Joseph Bahout, spécialiste de la scène libanaise, le problème, c'est que, depuis la guerre de 2006, “les choses se sont singulièrement compliquées. D'une part, par la très haute qualité du nouvel armement du Hezbollah, et le fait qu'il soit aujourd'hui dans une situation de dissuasion du faible au fort par rapport à Israël. Le coût payé par Israël pour une action militaire serait assez grand, et je ne sais pas si la direction politique et militaire en Israël est prête à le payer...” analyse le spécialiste.
Vous êtes déjà perdu? Il y a de quoi: le Liban, c'est le pays qui donne des maux de tête aux analystes. Prudence, donc, et reprenons le fil de la pelote.
Le Hezbollah face la communauté internationale
Pourquoi la seconde partie de l'année 2010 peut-elle se révéler décisive pour le Liban, mais aussi pour l'ensemble de la région?
Jusqu'en 2009, l'ensemble des opinions publiques libanaise et internationale imputait à la Syrie l'attentat du 14 février 2005, qui ôtait la vie à 23 personnes, dont le premier ministre libanais. Pour tous, la puissance tutélaire syrienne était coupable, et le Liban s'en est depuis émancipé sans toutefois trouver de véritable issue à sa crise politique permanente.
En 2009, le vent tourne. Créé en 2007 sous l'égide de l'ONU, le Tribunal spécial pour le Liban annonce que les témoignages sur lesquels reposaient les accusations contre la Syrie sont faux.
La rumeur accuse désormais un groupe secret au sein du Hezbollah, commandé par un certain Imad Moughniyeh, lui-même assassiné en 2008... à Damas. C'est désormais le Hezbollah qui est sur le gril, comme le détaille un article choc de l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, qui raconte comment le tribunal privilégie maintenant la piste menant au parti de Nasrallah, service des renseignements iraniens à l'appui.
Depuis le printemps 2010, le mouvement dit “du 14 mars”, réuni autour de Saïd Hariri, distille des informations selon lesquelles le Tribunal spécial pour le Liban rendrait public, au plus tard en octobre, un acte d'accusation impliquant la cellule du Hezbollah.
Au parti chiite de rejeter alors ou non en bloc les accusations, comme il semble décidé à le faire, arguant par la voix de Nasrallah lui-même que le parti est unique, uni et indivisible. Dans les deux cas, le Hezbollah sortirait affaibli de cette séquence politique favorable au camp du 14 mars. Or, cet affaiblissement du Hezbollah pourrait avoir des effets en cascade, et le fragile équilibre politique issu des accords de Doha en 2008 –qui a permis l'élection d'un nouveau président et la mise en place d'un gouvernement– pourrait voler en éclats.
La neutralité du TSL en question
Fait notable: ce retournement spectaculaire contre le Hezbollah épouse à merveille le processus de réconciliation syro-libanais, au point que beaucoup d'observateurs se posent des questions sur la neutralité du Tribunal spécial pour le Liban.
Car entre 2007 et 2010, la Syrie est passée du statut d'accusé à celui d'un partenaire potentiel au Proche-Orient, pour le Liban, mais aussi pour Israël, qui négocie depuis des années pour tenter d'arracher un accord de paix et éloigner Damas de Téhéran.
“Tout cela tombe très bien. Aujourd'hui, nous avons un nouvel accusé, le Hezbollah, avec un organisateur (Imad Moughniyeh) qui est mort. Cela arrange tout le monde. Il est tout de même curieux ce tribunal, toujours en phase avec les événements politiques, contre la Syrie quand le pays est au ban de la communauté internationale, avec Damas quand l'Arabie saoudite et le Liban s'en rapprochent. Pour moi, cette piste du Hezbollah est aussi fantaisiste que la première, qui menait à la Syrie. Rien n'est encore prouvé, ni même étayé par des éléments tangibles.”
Le politologue Joseph Bahout, spécialiste de la scène libanaise.
Le Hezbollah, acteur régional majeur
Si le Hezbollah est aujourd'hui la cible de ces accusations, c'est aussi parce qu'il est devenu, depuis sa victoire symbolique contre l'armée israélienne à l'été 2006, une véritable force de dissuasion, un acteur régional majeur à lui tout seul, capable de s'affranchir du “théâtre de marionnettes” libanais pour imposer sa propre ligne, et soutenir par exemple le Hamas, en fonds comme en munitions (Israël évoque le chiffre de 40.000 roquettes).
Les Libanais disent: “Si dans trois mois l'acte d'accusation du TSL lui est défavorable, le Hezbollah peut prendre le pays en quatre heures.” Et c'est vrai, il en a les moyens. Personne au Liban, pas plus l'armée libanaise –politiquement neutre– que la Finul des Nations unies –12.000 hommes postés au Liban-Sud– ne pourront l'en empêcher analyse Joseph Bahout.
Israël et l'obsession iranienne
C'est autour de cette émergence du parti d'Hassan Nasrallah, et de cette défaite symbolique qu'Israël a vécue en 2006 comme une véritable humiliation, que s'est engagée une guerre de l'ombre, qui dure maintenant depuis quatre ans.
Ce fut dans un premier temps le démantèlement de réseaux d'espionnage israéliens au sein même de la hiérarchie militaire et sécuritaire libanaise, dont se sont occupés les services du Hezbollah, capables notamment d'infiltrer les réseaux informatiques israéliens.
C'est aujourd'hui l'arrestation de trois cadres de haut niveau des télécoms libanaises, soupçonnés espionnage... Du pain bénit pour le Hezbollah, qui fait désormais publiquement le lien entre l'accusation à venir du Tribunal spécial –qui reposerait essentiellement sur des conversations téléphoniques– et l'espionnage au profit d'Israël.
Au-delà de son côté rocambolesque, ce jeu d'influence met en lumière les efforts des deux adversaires pour se préparer à un deuxième “round”, après la guerre de l'été 2006.
“Israël ne peut pas accepter un statut quo avec un rival aussi puissant, qui menace directement sa sécurité au nord de sa frontière.”
Matthieu Cimino, chercheur sur les rapports entre Israël et le Hezbollah.
Le Liban, étape dans la stratégie israélienne vis-à-vis de l'Iran
Ultime calcul d'Israël: dans sa stratégie vis-à-vis de l'Iran, le Hezbollah peut constituer une 'étape' très utile: “Le Hezbollah s'est certes affranchi des cercles théocratiques iraniens, estime Joseph Bahout. Mais il demeure très lié avec les Gardiens de la révolution et l'establishment sécuritaire iranien.
Dans trois mois, la communauté internationale sera peut-être unie contre le Hezbollah, comme elle l'a été contre la Syrie de 2005 à 2008. Empêtré dans des “mid-terms” toujours importantes dans la perpective d'un second mandat, Obama aura les yeux loin du Proche-Orient.
Israël pourrait donc choisir cette “fenêtre de tir” pour tenter d'affaiblir son rival du Nord, et servir à ses adversaires sa propre version des fameux vers de Yeats: “Do not wait to strike till the iron is hot; but make it hot by striking.” (N'attendez que le fer soit chaud avant de frapper; mais rendez-le chaud en frappant).



