CHAPEAU:
Les ambitions affichées de Barack Obama à son arrivée au pouvoir d'aboutir à la création d'un État palestinien, semblent aujourd'hui noyées: les palestiniens sont tenus à l'écart du jeu politique, la colonisation juive explose et Netanyahou, plus arrogant que jamais va rencontrer aujourd'hui un président américain prêt apparemment à tendre l'autre joue après la gifle reçue il y deux semaines.
Le Premier ministre israélien qui ne cesse de rejeter un gel de la colonisation à Jérusalem-Est assistait hier au Congrès annuel du principal lobby juif américain: l'AIPAC (American Israël Public Affaires Committee).
Qualifier de “puissant” ce soutien inconditionnel de la communauté juive américaine à Israël, est un pléonasme. Qui sont les lobbyistes pro-israéliens aux États-Unis? Comment agissent-ils? Qui les écoute?
Pierre Puchot, journaliste de notre partenaire Mediapart nous livre un éclairage nécessaire sur cette question plus que jamais brûlante de l'actualité.
CORPS D'ARTICLE:
Qui sont les lobbyistes pro-israéliens aux États-Unis? Comment agissent-ils? Qui les écoute? En janvier 2009, les données paraissaient simples: exit Bush, sa vision simpliste d'un “grand Moyen-Orient” et son soutien sans conditions à Israël.
Obama: Constat d'échec
C'était l'heure d'Obama, un président aimé, respecté, plébiscité par le peuple américain, désiré par le monde entier. Un président décidé à faire pression sur Israël pour relancer les négociations et aboutir à la création d'un État Palestinien.
De Robert Malley, l'ancien conseiller de Bill Clinton un temps pressenti pour intégrer l'équipe d'Obama, aux spécialistes d'Harvard, en passant par les analystes du quai d'Orsay qui avaient eu l'occasion de côtoyer l'entourage du président, tous se battaient pour témoigner de la sincérité de la nouvelle administration américaine.
Un an et demi plus tard, rien n'a bougé: les Palestiniens sont plus que jamais maintenus à l'écart du jeu politique. Pire: la colonisation de Jérusalem et de la Cisjordanie s'est accélérée. Des éditorialistes aventureux évoquent même le risque d'une troisième Intifada. Ultime humiliation: l'annonce le 9 mars de la construction de logements juifs à Jérusalem-est, au dernier jour de la visite sur place du vice-président Joe Biden.
Que s'est-il donc passé? Alors que la presse internationale prédisait l'enfer au nouveau premier ministre Israël, revenu aux commandes du pays en mars 2009 à la faveur d'un accord avec le leader d'extrême droite Avigdor Lieberman, comment “bibi” Nétanyahou est-il arrivé à prendre le dessus pour noyer les ambitions du président des États-Unis?
Le but du lobby pro-israélien?
Plus qu'en Israël, la réponse à cette question se trouve à Washington, non loin de la Maison blanche, où officient depuis près de quarante ans les lobbyistes pro-israéliens, dont on a sans doute sous-estimé l'influence au soir de l'élection d'Obama.
“Le but du lobby pro-israélien est de maintenir coûte que coûte tel qu'il est le lien qui unit les Etats-Unis à Israël, c'est-à-dire un soutien presque inconditionnel de Washington”.
Stephen Walt.
Selon ce professeur de relations internationales à la Kennedy school of government d'Harvard, et co-auteur de l'ouvrage Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, pour ce faire, les groupes israéliens utilisent une multitude de moyens:
“Le plus courant est de s'adresser directement aux hommes politiques, mais aussi de se mobiliser pour financer les campagnes électorales. Le président Obama, et tous les membres du Congrès d'ailleurs, savent bien qu'en s'attirant l'hostilité de groupes comme AIPAC, ils auront les pires difficultés à réunir de l'argent pour leur campagne. Ce qui, de fait, rend les hommes politiques américains très prudents face à la critique d'Israël.”
Comment fonctionne le lobby pro-israélien?
Loin d'un obscur “lobby juif” fantasmé au coin des comptoirs, le lobby pro-israélien est une petite armée d'hommes en costume-cravate et attaché-case, qui opèrent au vu et su de tous, et appartiennent à une mosaïque de plusieurs centaines d'organisations à but non-lucratif (dites 501c), légalement enregistrées et disséminées partout aux États-Unis.
American Jewish congress, Religious forum action center of reform Judaïsm, Mercaz-Usa, American jewish commitee, Americans for a safe Israel... Toutes ne sont pas d'obédience juive, comme la myriade d'organisations issues du mouvement sioniste chrétien, farouchement opposé à la création d'un État palestinien.
La majorité des citoyens Juifs américains ne se reconnait pas dans leur action, comme l'attestent les enquêtes d'opinion, et notamment le National survey of american jews, financé par l'agence juive pour le département de l'éducation juive et sioniste. Plusieurs think tank complètent leur travail, relayés par des centaines de groupes d'action politique, d'universitaires et de comités prêts à financer directement tel ou tel candidat qui afficherait une plus grande proximité de vue avec Israël que son adversaire.
Un lien antérieur à Israël
Ces organisations s'appuient en outre sur un lien finalement bien antérieur à la création de l'État d'Israël lui-même. Ne considère-t-on pas comme admis que le soutien de Woodrow Wilson à la déclaration de Balfour en 1917 (la lettre dans laquelle le Royaume-Uni se déclare en faveur de l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif) était surtout né de l'influence de son ami, le rabbin Stephen Wise?
Près d'un siècle plus tard, quelle combinaison d'éléments ont pu faire dévier Obama de son ambition originale de changer la donne au Proche-Orient? La réponse se trouve à Washington, au siège d'une organisation qui continue de voir en Israël “une lumière pour les nations”, et dont le grand congrès annuel s'est ouvert ce 21 mars.
Qu'est-ce que l'AIPAC?
Une organisation aux fondations sionistes solidement établies: son premier dirigeant, I .L.Kenen, était lui-même président de l'American zionist council en 1951, qu'il devait transformer en 1959 en American Isreal public affairs committee, la fameuse “AIPAC”.
60 millions dollars
Petite organisation sans influence il y a un demi-siècle, l'AIPAC compte aujourd'hui 150 salariés, des bureaux l'ensemble des Etats-Unis, ainsi qu'une antenne à Jérusalem, et dispose d'un budget de 60 millions de dollars.
Jadis relativement modérée, l'organisation a épousé la même évolution politique que l'État d'Israël, pour fondre sa ligne politique dans celle du Likoud lorsqu'à la fin des années 1970, celui-ci ravit la majorité parlementaire au parti travailliste fondateur de l'État.
Selon le rédacteur en chef de la revue juive américaine Forward, J.J Goldberg, c'est ensuite sous l'impulsion d'Itzhak Shamir, premier ministre de 1983 à 1984 et de 1986 à 1992, que la fusion idéologique des deux organisations est devenue parfaite: “le génie de la stratégie de Shamir (...) résidait dans la manipulation des principales instances de la représentation juive afin qu'elles deviennent la voix du Likoud sans qu'il ait eu à prendre parti”, écrivait-il en 1996, au cœur d'un processus d'Oslo auquel l'AIPAC s'est toujours opposé, dans son ouvrage Jewish Power: Inside the American Jewish Establishment.
Obama a sous-estimé l'AIPAC
Depuis, la ligne politique du lobby est claire, et son objectif, inchangé: tout faire pour que les États-Unis ne cède pas à la pression internationale pour la création d'un État palestinien.
Comment le lobby s'y est-il pris pour contrer la volonté d'Obama de promouvoir la solution à deux États? Sollicitée à plusieurs reprises, la direction de l'AIPAC n'a pas souhaité se prononcer officiellement sur ses méthodes, ni sur la période de tensions que traverse ces derniers jours la relation de confiance qu'entretiennent Washington et Tel Aviv depuis 60 ans.
Mais plusieurs membres estiment en aparté que la nouvelle administration américaine a “sous-estimé” l'importance de l'AIPAC. Proche de la direction du lobby et participant actif du Congrès qui s'est ouvert dimanche, l'un d'entre eux avoue même avoir été surpris par la “méconnaissance” de l'équipe d'Obama de “l'équilibre des forces” en Cisjordanie et de l'“enracinement”des colons à Jérusalem-est. “Jérusalem est une question centrale, confie-t-il, et l'entourage d'Obama n'en a pris la mesure que très tard.”
“Il est très clair qu'Obama a pris la mesure de la puissance du lobby israélien dès le moment où il a décidé de porter sa candidature à la présidence, tempère Stephen Walt, co-auteur de l'ouvrage Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine.
“Cela se voit notamment au nombre de personnes qu'il a viré de son équipe parce que plusieurs groupes du lobby les avaient critiquées. Pendant sa campagne, il a fait un discours au Congrès de l'AIPAC qui était très pro-israélien. Et juste après sa campagne, il y a eu l'épisode Charles Freeman, qu'Obama a poussé vers la sortie” explique Stephen Walt. Diplomate très en cour à Washington, Charles Freeman était appelé à devenir le principal analyste des services de renseignements américains. Suite à une série de critiques émanant de groupes de pression pro-isréalien, sa nomination ne fut plus à l'ordre du jour. Le diplomate a publié un texte dans lequel il accuse directement le “lobby israélien” de “diffamation”...
“L'administration Obama pensait que si elle prenait une position très ferme dès le départ, le gouvernement Nétanyahou céderait sous la pression, poursuit Stephen Walt. Et que, par ricochet, le lobby se tiendrait tranquille. Mais ils ne se sont jamais demandés ce qu'ils pourraient faire si Nétanyahou refusait et tenait bon. Puis, quand Nétanyahou a définitivement refusé de s'aligner, le lobby a enclenché la machine, et l'administration Obama a bien vu qu'elle n'était pas prête à affronter des groupes comme AIPAC et d'autres, en particulier à chaque fois qu'ils ont essayé de faire passer des mesures au Congrès, comme la réforme sur le système de santé”.
Stephen Walt
Il faut d'ailleurs noter que dimanche soir Obama a finalement réussi à faire adopter par la Chambre des représentants sa réforme de la couverture santé.
Et finalement, après le discours du Caire, Obama a fait marche arrière presque de tout au tout sur la question des colonies, sur le rapport Goldstone, et tant d'autres points. C'est donc la puissance du lobby pro-israélien combinée à la sous-estimation par l'administration Obama de la volonté de Nétanyahou qui ont conduit le président à l'échec.
Ultime pierre dans le jardin d'Obama, l'attitude de sa secrétaire d'État, Hillary Clinton, dont la proximité avec le lobby pro-israélien n'est pourtant pas nouvelle.
Clinton piétine la stratégie d'Obama
Comme la plupart des secrétaires d'État en poste, Hillary Clinton a accepté de participer au congrès de l'AIPAC, qui s'est ouvert dimanche 21 mars, et devait prendre hier la parole devant son assemblée plénière.
Un discours très attendu, après les derniers échanges particulièrement vifs entre Washington et Tel Aviv et les reproches adressés par la secrétaire d'État à Benjamin Nétanyahou, qui est également attendu au Congrès. Pour autant, l'accueil des participants sera chaleureux, tant les liens qui unissent la secrétaire d'État avec la communauté juive pro-israël se sont resserrés de manière spectaculaire depuis son entrée en politique au début des années 2000.
“Quand elle était la première dame de la nation, elle parlait encore ouvertement de la nécessité pour les Palestiniens d'avoir un État, et faisait l'objet de critiques très sévères, rappelle Stephen Walt, professeur à la Kennedy School of government d'Harvard. L'administration Clinton avait dû d'ailleurs la désavouer à plusieurs reprises. Dès qu'elle s'est engagée pour être sénateur, son point de vue a changé de tout au tout. Elle est devenue la première supportrice d'Israël, ne se permettait plus jamais la moindre critique. Acculée ces derniers jours, elle a dû réagir face à l'humiliation qu'a reçue le vice-président Biden de la part d'Israël. Mais ce fut contrainte et forcée.”
Cette proximité expliquerait-elle le cafouillage survenu lors de la visite d'Hillary Clinton au Proche-Orient à l'automne 2009? En qualifiant de “sans précédent” les efforts de Nétanyahou en dépit du refus d'Israël de geler la colonisation, Hillary Clinton piétinait la stratégie initialement affirmée par l'administration Obama et convertissait les États-Unis à la notion israélienne de “gel partiel”.
AIPAC-Démocrates: des liens très étroits
Mais Hillary porte-t-elle seule le poids de cette bévue? Pas sûr, car si l'AIPAC épouse les thèses du Likoud, a priori plutôt proche de néoconservateurs, les démocrates entretiennent eux aussi des liens très étroits avec le lobby depuis la création de l'État hébreu.
L'irrésistible ascension de l'AIPAC s'est principalement jouée dans les années soixante, sous les administrations Kennedy et Johnson, comme le rappelle J.J. Goldberg, qui estime dans son ouvrage que l'influence sioniste a alors connu “une croissance exceptionnelle”, notamment parce que les deux présidents “comptaient beaucoup de juifs parmi leurs conseillers, donateurs et amis proches.”
C'est à cette époque, alors que le parti travailliste est toujours au pouvoir en Israël, que s'organise véritablement l'action politique en faveur d'Israël d'une partie des citoyens juifs américains.
Si l'essor de lobby pro-israélien s'est construit sous l'aile protectrice de présidents démocrates, l'administration actuelle a vu émerger un nouveau type de lobby, apparu à l'aube de la présidence Obama.
Un autre lobby est-il possible?
Bien sûr, il ne s'agit pas d'affronter directement l'AIPAC, “une organisation qui a aidé à consolider les liens entre les États-Unis et Israël, ce qui est également notre but”, explique Amy Spitalnick, responsable de la communication de Jstreet. Mais tout de même: au crépuscule des années 2000, plusieurs groupes de pression comme Americans for peace now ou Jstreet se sont constituées dans le but d'aider à la création d'un État palestinien aux côtés d'Israël. Du jamais vu à Washington.
“La solution de deux États, basée sur le retrait de toutes les colonies, ou un système d'échange de territoires pour compenser le maintien de certaines implantations, je ne sais pas si c'est encore possible, au vu de l'avancée de la colonisation, explique Amy Spitalnick, de Jstreet. Mais c'est ce que nous souhaitons, car c'est pour nous la seule manière d'assurer la sécurité de l'État d'Israël.”
Ces derniers jours, l'organisation a multiplié les communiqués de soutien et les pétitions envers l'administration Obama, quand l'AIPAC estimait que les déclarations de la Maison Blanche contre la poursuite de la colonisation constituaient “un sérieux sujet d'inquiétude.”
À Jstreet, croirait-on encore en la volonté du président de s'investir sur le dossier du Proche-Orient? “Avec tous les dossiers qu'elle doit affronter, le chômage, la santé, je ne suis pas sûre que le Proche-Orient soit la priorité numéro un d'Obama actuellement, concède Amy Spitalnick. Mais depuis le premier jour, cette administration a fait du conflit israélo-palestinien et de la solution à deux États la pierre angulaire de sa politique étrangère.
“Cette semaine, Obama a déclaré sur Fox news que la colonisation pénalisait le processus de paix, et qu'il était de son devoir de le dire dans l'intérêt même de la sécurité d'Israël. Hillary Clinton et Joe Biden ont aussi fait des déclarations dans ce sens. Nous croyons donc qu'ils vont maintenir le cap de départ.”
Jstreet revendique aujourd'hui 6 lobbyistes à temps plein qui sillonnent chaque jour les couloirs du Congrès, un budget en plein expansion, ainsi qu'une enveloppe de 600.000 dollars dédiée au financement des campagnes électorales de candidats qui, tout en s'affirmant proches d'Israël, sont favorables à la création d'un État palestinien. Un autre lobby pro-israélien serait-il donc possible ?
“La politique défendue jusqu'à aujourd'hui par le lobby a été nocive pour Israël aussi bien que pour les États-Unis, juge Stephen Walt, professeur de relations internationales à Kennedy School of government d'Havard. Sans la création d'un État palestinien, l'affirmation du caractère juif de l'État d'Israël reviendra à créer une situation d'apartheid qui fragilisera encore la sécurité d'Israël. Mon espoir est donc que plusieurs membres actifs du lobby prennent conscience de cela, comme Jstreet, mais aussi au sein de groupes comme l'AIPAC. Sans cette prise de conscience, jamais un État palestinien ne pourra voir le jour, et la sécurité d'Israël ne sera jamais acquise” conclut Amy Spitalnick, responsable de la communication de Jstreet.
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